2026

Philippe Mills, Directeur général de Sfil, signe une tribune dans Les Echos

La France a historiquement fait les bons choix stratégiques en matière énergétique et militaire. Mais son handicap budgétaire la gêne pour se projeter dans l’avenir. Le financement public de long terme peut y contribuer, mais ne se passera pas d’un redressement financier du pays, estime Philippe Mills, directeur général de Sfil.

Rarement une époque n’aura autant donné raison aux choix stratégiques de la France d’après-guerre. Nucléaire civil, outil de défense autonome et complet, politique industrielle : les trois piliers du modèle de développement français redeviennent d’actualité pour le monde occidental, et même bien au-delà. Cet alignement des planètes tombe néanmoins au plus mal : notre dette publique, à 117,4 % du PIB, et notre déficit budgétaire record au sein de la zone Euro nous privent des moyens de nos ambitions, précisément au moment où nos choix historiques deviennent un véritable actif stratégique.

Le retour en force du nucléaire civil illustre ce paradoxe. Alors que la France construisait 58 réacteurs entre 1974 et 1999, l’Europe tablait sur le gaz russe. Résultat : l’Allemagne a lancé un plan de 200 milliards d’euros pour sécuriser son approvisionnement énergétique quand la France dispose d’un parc nucléaire produisant près de 90 % de son électricité. La COP 28 a consacré cette logique puisque une vingtaine de pays se sont engagés à tripler leur capacité nucléaire d’ici 2050.

Autonomie stratégique

L’autonomie stratégique structure également les débats européens sous la pression des évolutions géopolitiques des dernières années. L’Allemagne a ainsi prévu d’augmenter ses dépenses de défense à 3,5 % du PIB d’ici 2029 et la Pologne vise à devenir la première armée terrestre d’Europe. Cette réorientation massive des dépenses budgétaires dans nombre de pays valide rétrospectivement nos investissements militaires, notamment dans la dissuasion nucléaire, des années 1960 à aujourd’hui.

La politique industrielle, longtemps marginalisée au profit des seuls mécanismes de marché, connaît aujourd’hui une réhabilitation rappelant l’ambiance intellectuelle des Trente Glorieuses. Ce retour en force de l’interventionnisme industriel traduit en particulier une prise de conscience des pays européens : les réussites industrielles telles qu’Airbus, Arianespace ou le système de navigation Galileo ne naissent pas spontanément mais résultent de choix politiques assumés et partagés sur plusieurs décennies.

Cependant, une question cruciale se pose : comment investir dans notre avenir industriel, technologique et énergétique dans un contexte de contrainte budgétaire ? La réponse passe notamment par le financement public de long terme. Les institutions publiques françaises refinancent les grands contrats export qui portent notre industrie de défense et nos infrastructures à l’international. Elles financent également la transition écologique des territoires sur des maturités inaccessibles au secteur privé. Cette capacité de projection financière constitue un outil de souveraineté essentiel pour continuer à développer nos capacités industrielles.

Le moment actuel que nous vivons est ainsi on ne peut plus gaullien. Il rappelle en effet aux Etats une vérité fondamentale : qu’ils n’ont pas d’amis, mais des intérêts à défendre, que la puissance possède toujours un soubassement militaire incontestable, et qu’il est imprudent de s’en remettre uniquement au seul mécanisme de marché.

Le moment actuel que nous vivons est ainsi on ne peut plus gaullien. Il rappelle en effet aux Etats une vérité fondamentale : qu’ils n’ont pas d’amis, mais des intérêts à défendre, que la puissance possède toujours un soubassement militaire incontestable, et qu’il est imprudent de s’en remettre uniquement au seul mécanisme de marché ou au commerce mondial pour accéder à des ressources stratégiques.

Intellectuellement, la France est ainsi le pays occidental le plus adapté à ce monde. Hélas, l’ironie de l’histoire est cruelle : la France a « raison » sur le plan stratégique au moment où ses marges budgétaires se réduisent. La lourdeur de notre handicap budgétaire ne doit toutefois pas masquer nos atouts structurels : une expertise nucléaire de 50 ans, une industrie de défense complète, des fleurons technologiques, et aussi des institutions de financement capables de projeter l’investissement sur le temps long, et ainsi de nourrir notre avantage historique. Si nous parvenons à redresser notre trajectoire de finances publiques et à retrouver une forme de stabilité politique, alors nos atouts nous donneront les moyens de prospérer dans le nouvel ordre du monde.

Paris, le 28 janvier 2026